La prosodie (c’est à dire les règles d’accent, de rythme, de mélodie, de débit et de pauses) n’est pas seulement le moule dans lequel se réalisent les phonèmes d’une langue. On ne souligne jamais assez l’importance de sa fonction expressive, c’est à dire que prosodie et sémantique sont étroitement liées. La phonétique a longtemps été le parent pauvre du FLE (mais ça change, ça change…), mais y compris en phonétique la prosodie reste encore largement négligée…
Combien croyez-vous que d’intonations de base sont couramment transmises à des étudiants FLE ? Deux ! Dans le meilleur des cas, trois : l’affirmation, la question et l’ordre. Or, dès 1966, Delattre publie Les 10 intonations de base du français. G. Faure, en 1970, défend l’idée du parallélisme entre un système « segmental », phonématique, et un système « supra-segmental », prosodématique. Dans les méthodes FLE, Voix et images de France (1960), manifeste un réel intérêt pour le rythme et l’intonation. Plus tard, C’est le Printemps (1975) envisage l’étude de certaines modalités expressives de base dès le début de l’apprentissage (grâce aux logatomes).
La prosodie nous permet en effet d’exprimer la joie, la tristesse, le doute, l’ironie, l’insistance, l’incrédulité, l’intérêt, le mépris, la réserve, l’indifférence polie, etc., bref, toute la gamme des sentiments humains. Accent primaire, accent de parole, rythme, débit, pauses, mélodie, tous les instruments sont réquisitionnés pour dire plus que ce que nos mots disent. La phrase : « Tu as rencontré Jean en Hollande ? » aura différentes significations selon la façon dont on la dira : intonations montantes sur Jean et Hollande : question sur Jean et Hollande ; intonation montante seulement sur Hollande : question sur Hollande ; intonation montante sur Jean et descendante sur Hollande : question sur la personne.
Certains expliquent la place traditionnellement limitée de la prosodie par le peu de marques écrites qu’elle laisse. , ; . : ! ? … sont en effet les seules traces des éléments rythmico-mélodiques à l’écrit. Mais combien de textes seraient figés dans une prosodie s’il avait été possible à leur auteur de spécifier par écrit toutes les nuances de la prosodie auxquelles il songeait ? C’est tout l’art de l’interprétation au théâtre ou au cinéma de jouer à fond sur cette dimension de la langue. Michel Bouquet expose précisément que l’art de l’acteur est « de couper plus ou moins la phrase et de lui apporter certaines accentuations afin d’en souligner la valeur et le sens. C’est exactement plaquer une mélodie sur la phrase » (La leçon de comédie, Archimbaud, 2003, p. 58-59). Si le texte est grand, c’est qu’il peut être dit d’une multitude de façons qui sont chacune justes.
Combien de remarquables interprétations grâce au pouvoir de la prosodie parfaitement maîtrisée par des acteurs au sommet de leur art ? Je pense par exemple à la dernière scène du film Cyrano, dans le parc du couvent où s’est retirée Roxanne. Pour toute réponse, Gérard Depardieu y multiplie de simples « Ah ! » (ce texte n’est d’ailleurs pas dans l’original de Rostand). Chaque « Ah ! » a son intonation, sa longueur, son rythme, et chacun a donc une signification différente. C’est magnifique. Oui, Gérard Depardieu a été un très grand acteur…
Songez aussi que certaines pièces de théâtre ont été écrites précisément à partir de la prosodie : Pour un oui pour un non de Nathalie Sarraute, où deux personnages se disputent sur le fait de savoir comment a été prononcée, par l’un deux, la phrase : « C’est bien ça ! ». Mépris ? Envie ? Admiration ? C’est tout le sujet de la pièce ! On peut évidemment mentionner Finissez vos phrases de Tardieu, qui montre par l’absurde que ce qui fait sens, dans nos propos, ne sont pas les mots, c’est à dire les phonèmes/morphèmes, mais précisément la prosodie.
Le problème de la fonction expressive prosodique est parfois le manque de consensus pour les natifs eux-mêmes ; chacun peut avoir sa propre interprétation d’un schéma rythmico-mélodique. Cela relève du domaine de la phonostylistique, qui étudie « les valeurs expressives de la langue exprimées par les sons de la parole ».
Quoi qu’il en soit, il est relativement facile de dégager une dizaine de modèles prosodiques qui expriment des sentiments de base. Suivant l’exemple de Pietro Intravaia*, qui dans son ouvrage s’était amusé à multiplier les nuances affectives de simples phrases comme « Il a une voiture » ou « Et vous le vendez », je vous propose d’écouter 7 fois la phrase : « Il va neiger demain. » Si nous pouvions travailler en classe au moins ces 7 modèles (et il en existe quelques autres), qui sont récurrents en français oral, ce serait déjà très bien !
1. Affirmation neutre
2. Question neutre
3. Vérification (n’est-ce pas ! j’ai bien compris ?)
4. Surprise (je ne savais pas)
5. Incrédulité, doute
6. Insistance devant scepticisme (puisque je te dis)
7. Affolement (mes beaux géraniums vont y passer !)
Je pourrai, dans un prochain post, essayer de définir ces modèles : ce n’est pas précisément facile. C’est pour cette raison qu’il est plus simple de les faire répéter par les étudiants.
*Formation des professeurs de langue en phonétique corrective, Le système verbo-tonal, P. Intravaia, CIPA, 2003


