Disparition du e caduc et assimilation régressive

14 novembre 2012 par Philippe Mijon Laisser une réponse »

En classe de FLE, on aborde très peu les conséquences de la disparition du e caduc ; et pourtant, elles sont considérables ! La chaine sonore s’en trouve si modifiée que l’apprenant est souvent complètement déstabilisé. On peut étudier ce phénomène de façon non intellectualisée, grâce à la verbo-tonale, ou au contraire de manière explicite : c’est que je voudrais voir aujourd’hui.

En phonétique, on distingue les consonnes sonores, produites en utilisant les cordes vocales, des consonnes sourdes, pour lesquelles nous expulsons un simple filet d’air. Six consonnes sourdes ont leur correspondante sonore :

Consonne sourde

Consonne sonore

p

t

f

s

ʃ

k

b

d

v

z

ʒ

g

 

En français, exception faite des zones méridionales de la métropole, il est fréquent que le e caduc disparaisse à l’oral ; les consonnes à gauche et à droite du e entrent alors en contact. Mais il est impossible de prononcer une consonne sonore suivie d’une consonne sourde (ou l’inverse) : deux consonnes de nature différente ne peuvent pas être prononcées à la suite. Il est donc nécessaire de modifier la nature d’une des consonnes : généralement, en français,  la deuxième influence la première, c’est ce qu’on appelle l’assimilation régressive.

Prenons deux exemples :

–       Dans « Je peux », le e de « je » est caduc : [ʒɘ], et peut disparaitre. Mais [ʒ], consonne sonore, entre alors en contact avec [p], qui est sourd ; par assimilation régressive, le [ʒ] s’assourdit donc et se transforme en [ʃ]. Phonétiquement, « je peux » devient pØ].

–       Dans « Je veux », le e de « je » est lui aussi caduc. [ʒ] est en contact avec [v] ; les deux consonnes étant sonores, aucune modification n’est à signaler : [ʒvØ].

Quelques remarques pour terminer. Il existe en français des cas d’assimilation progressive, comme dans « cheval » et « cheveu », prononcés [ʃfal] et [ʃfØ]. Les habitants de Montréal, au Québec, appliquent d’ailleurs strictement la règle de l’assimilation régressive quand ils prononcent « cheval » [ʒval] ; ce mot, après déformation, a finalement donné son nom au parler de Montréal, le joual.

Associer une consonne du tableau précédent avec un [l] [R] [m] ou [n] ne produit pas de changement phonétique : « pratiquement » [pRatikmã], « nerveusement » [nɛRvØzmã] (je suis conscient d’aller un peu vite en besogne : dans les mots en –isme ou en –asme, par exemple, la tendance est à l’assimilation régressive du « s », sonore au contact de [m]).

Il faut bien veiller à séparer orthographe et phonétique : tous les e caducs ne s’écrivent pas e ! Pensez par exemple à « monsieur » [mɘsjØ] et donc [msjØ], et à « nous faisions » [nufɘziɔ̃], c’est à dire [nuvziɔ̃].

Enfin, le phénomène d’assimilation régressive n’est pas uniquement dû à la disparition du e caduc ; d’autres phonèmes ont également tendance à disparaître ; c’est le cas, notamment, du [R] final (sauf, là encore, dans le sud de la France). Dans la phrase : « Il va prendre sa retraite », la disparition du [R] final dans « prendre » met [d] et [s] en contact ; le [d], par assimilation régressive, se transforme donc en [t]. Si on ajoute que le pronom « il » a tendance, en oral spontané, à être produit [i], la phrase « Il va prendre sa retraite » sera finalement prononcée [ivapRãtsaRtRɛt].

Une fois ces quelques règles expliquées, les étudiants peuvent travailler à partir d’un corpus de phrases qu’ils doivent essayer de transformer : il ne s’agit pas pour eux de prononcer les énoncés ainsi modifiés (il me semble beaucoup plus productif de le travailler grâce à des activités verbo-tonales) mais de poursuivre leur découverte de ce phénomène.

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4 commentaires

  1. Alice M dit :

    « « nous faisions » [nufɘziɔ̃], c’est à dire [nuvziɔ̃]. »

    Hum, oui, enfin dans le sud on dit bien [nufɘziɔ̃], jamais
    [nuvziɔ̃] (jamais entendu, ou alors c’était un Parisien en vacances).

  2. Philippe dit :

    En effet Alice ! C’est pour cette raison que j’ai précisé au début du post que « en français, à l’exception des zones méridionales de la métropole, il est fréquent que le e caduc disparaisse à l’oral ». 😉

  3. Je préfèrerais proposer, si j’en avais le temps, des « cours » en vidéo… mais malheureusement je n’ai vraiment pas beaucoup d’heures à consacrer à ce blog!…

  4. Bonjour,
    Personnellement, les programmes qui proposent de reproduire l’intonation d’une séquence (grâce à un schéma ou non) ne me semblent pas très utiles et sont même parfois « nuisibles » ! La meilleure manière de travailler la phonétique : avec un professeur formé à la méthode verbo-tonale ! Si aucun de vos professeurs de FLE ne connait cette technique (c’est assez habituel car il y a finalement très peu de praticiens de la verbe-tonale en FLE), vous pouvez au moins améliorer votre intonation grâce à la technique du « shadowing ». Vous trouverez toutes les informations sur cette pratique en allant à : http://www.glenys-hanson.info (c’est en anglais)
    Bon courage !

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