Archive pour le ‘Humeur’ catégorie

Le snobisme linguistique des Français pour l’anglais

30 avril 2016

 

Deux fois coup sur coup… Et ce ne sont pas des cas isolés. Parler français avec des Français semble parfois relever de la gageure : voici le témoignage de deux de mes étudiants.

Le premier vient de passer quatre jours à Paris à l’occasion des dernières fêtes de Pâques. Bon niveau B1, à l’écrit comme à l’oral, voilà, le fou ! qu’il s’était mis en tête de profiter de son séjour pour mettre en pratique ses connaissances linguistiques. Malgré ses efforts, plusieurs de ses interlocuteurs (des passants alors qu’il leur demandait son chemin, un serveur au restaurant) lui ont répondu… en anglais !

La seconde étudiante travaille dans une entreprise espagnole appartenant à un grand groupe français -le Centre National d’Études Spatiales. Elle est réceptionniste/standardiste et parle très bien français (niveau B2 solide). Du siège de Toulouse, un Français téléphone habituellement à la filiale de Barcelone : elle l’accueille à chaque fois par quelques phrases en français mais il choisit systématiquement de lui répondre en anglais… Qu’on s’imagine un instant la situation absurde : une Espagnole parlant français à un Français qui lui répond en anglais !!

C’est donc avec un réel intérêt que j’ai lu le petit entretien que Pascale Casanova, enseignante en littérature à Duke University (Caroline du Nord, Etats-Unis), a accordé au Français dans le monde en février dernier (nº403) à l’occasion de la parution de son livre La langue mondiale (Seuil). Elle y explique pourquoi, selon elle, « il faut pouvoir pratiquer la langue mondiale [l’anglais] pour communiquer avec d’autres qui ne pratiquent pas notre langue et pour avoir une part de pouvoir mondial ; mais, ce faisant, il ne faut pas « croire » à la langue mondiale comme si elle était chargée de prestige et d’intérêt lui permettant de signifier plus que ce qui est dit ». Et elle ajoute : « Selon moi, il s’agit, au niveau symbolique, de refuser de parler anglais quand la situation l’y autorise. »

Les Français ont eu pendant longtemps la mauvaise réputation de ne pas vouloir parler anglais (il faudrait d’ailleurs voir s’ils n’avaient pas plutôt honte de le parler). Ils avaient aussi la réputation, en bonne partie justifiée pour les Parisiens, d’être franchement désagréables. Depuis une quinzaine d’années, la situation a beaucoup changé. J’ai personnellement pu constater lors de mes retours réguliers à Paris que les gens devenaient plus agréables, voire sympathiques et accueillants. Mais certains, parmi la nouvelle génération, entendent apparemment montrer que le changement est encore plus radical : « Notre bonne volonté est totale : non seulement on parlera anglais avec les étrangers mais on ne parlera même que cela, et tant pis s’ils font l’effort de parler français ! » Éternel balancier parti une première fois dans une direction et repartant dans un second temps dans la direction opposée… Il y a donc paradoxalement, en dépit des stéréotypes dont on nous habille et que nous croyons nous-mêmes (le Français chauviniste et franchouillard), un snobisme linguistique chez de plus en plus de nos compatriotes pour l’anglais. Le parler même et surtout quand rien ne le justifie vous situe, vous place, bref vous donne l’illusion d’appartenir à une élite. Au moins, serait-on tenté de dire, la nouvelle génération semble cohérente avec elle-même. Car nos aînés, non seulement ne parlaient pas anglais, avaient abandonné leur langue à l’international, mais parlaient très peu celle de l’étranger : en l’espace de quelques décennies, ils étaient devenus muets et sourds.

Mais les Français sont ainsi : aussi prêts à s’exalter devant leur propre importance qu’à se mépriser continuellement (ce grand écart explique à mon avis beaucoup de choses, de la dépression française chronique en passant par les scores du Front National). Pour mémoire, ce ne sont ni les Français ni « la France » mais bien les anciens colonisés, et au premier rang desquels les Africains, qui ont défendu bec et ongles l’usage du français dans les instances internationales ; la francophonie est à l’origine une idée promue par Léopold Sédar Senghor (président du Sénégal), Hamani Diori (président du Niger), Habib Bourguiba (président de la Tunisie) et Norodom Sihanouk (chef de l’État du Cambodge).

Le snobisme, admiration superficielle qui ne comprend pas, est toujours la manifestation d’une servilité et d’un profond mépris de soi. Répondre en anglais à un étranger qui vous parle en français : qu’est-ce donc sinon le mépris de soi en croyant précisément être obligeant ou « faire l’important » ? Et c’est y perdre deux fois parce que certains étrangers visitent la France et apprennent le français pour y retrouver aussi, sans exagérer beaucoup, ces Français irréductibles et parfois désagréables qui ne parlent que français. Pour l’étranger francophone, l’expérience est alors decevante : si c’est pour y trouver ça, alors à quoi bon voyager en France ? à quoi bon même apprendre le français ?

Parler anglais, bien sûr, c’est la langue mondiale, il serait stupide de le nier ; mais parler anglais avec un étranger qui fait l’effort de s’exprimer en français… voilà certainement le comble du snobisme et de la bêtise.

Des élèves de l’Education Nationale qui passent le DELF !?? (suite)

15 février 2015

Suite à la publication de mon article du 27 janvier dernier, la Direction du lycée français de Barcelone (LFB) a souhaité me rencontrer pour m’apporter quelques précisions ; je voudrais donc aujourd’hui vous en faire part.

  1. Seuls les élèves de seconde seront invités à passer les épreuves du B2. Il n’est donc pas question de présenter les élèves aux différents diplômes du Delf tout au long de leur cursus scolaire.
  2. Le choix de passer les épreuves du B2 sera laissé à la discrétion de chaque famille. Mais peut-on raisonnablement penser que celles-ci ne seront pas influencées par le fait même que l’institution le leur propose ?
  3. La présentation à ce diplôme ne supposera aucun coût pour les familles : c’est le LFB qui prendra tout en charge (rémunération des examinateurs, coût de leur remplacement si cela les oblige à s’absenter de leurs cours et paiement du CIEP) ; cela représente donc, qu’on le veuille ou non, une dépense supplémentaire qui par définition pourrait être affectée à un autre poste.
  4. Le LFB organisera lui-même une session d’examen pour ses élèves (et ses élèves uniquement) ; plusieurs de ses professeurs ont donc été habilités pour corriger le Delf B2. Pour mémoire, je rappelle que le site internet du CIEP précise que pour devenir examinateur-correcteur des épreuves du Delf/Dalf il faut:

– « avoir une formation pédagogique dans l’enseignement du français langue étrangère et/ou un diplôme en français langue étrangère (mention FLE de la licence, Master 1, Master 2, etc.)

– justifier d’une expérience professionnelle significative (c’est moi qui souligne) en enseignement du FLE. »

La direction du LFB m’a assuré que c’était le cas à Barcelone. Loin de moi l’idée de toujours douter de la parole de l’autre, mais cela méritera tout de même quelques vérifications.

  1. Les élèves de nationalité française (y compris ceux ayant la double nationalité) ne seront pas concernés par ce programme. Il reste qu’il est absolument incompréhensible qu’un élève de nationalité étrangère inscrit dans une école publique de la République Française se voie proposer une telle certification. Le Diplôme d’Études en Langue Française reste une certification de langue étrangère. Que je sache, les élèves étrangers inscrits à l’école en France ne passent pas le B2 en seconde au motif qu’ils ne sont pas Français. Lors de mon entretien, la Direction m’a répondu que certains étudiants étrangers titulaires du bac sont parfois obligés de passer le B2 pour s’inscrire en université au Canada. C’est surprenant et je n’ai jamais entendu parler de tels cas, mais c’est possible ; de toute façon, ces cas isolés ne sauraient justifier une politique visant à proposer systématiquement le Delf à tous les élèves étrangers. Que ceux à qui on exige le B2 s’organisent et le passent alors, si vraiment c’est nécessaire ! Je rappelle à toutes fins utiles que le Ministère de l’Enseignement Supérieur n’oblige en aucune façon les bacheliers étrangers à passer une certification Delf/Dalf pour s’inscrire dans l’enseignement supérieur français (voir la fiche la fiche téléchargeable en 2014)
  2. Enfin, et c’est le plus inquiétant, cette démarche n’est pas propre au LFB mais fait suite à un accord entre l’Agence pour l’Enseignement Français à l’Étranger (AEFE) –dont dépend tout le réseau éducatif à l’étranger- et le CIEP. Il s’agit donc d’une politique globale visant à faire profiter le CIEP d’un marché potentiellement intéressant : celui des élèves étrangers inscrits dans un établissement d’enseignement français. Ces derniers représentent, faut-il le préciser, les deux tiers des 330 000 élèves en 2014/2015 (sources de l’AEFE).

Je remercie l’équipe de direction du LFB qui a bien voulu m’apporter ces éclaircissements et mesure à quel point cette politique ne dépend pas directement d’elle mais d’instances supérieures. Cependant, je ne peux que réitérer mon désaccord le plus complet avec ces choix.

 

Des élèves de l’Education Nationale qui passent le DELF !??

27 janvier 2015

La semaine dernière, le prof de latin de ma fille s’est absenté : il suivait une formation visant à l’habiliter comme examinateur du Delf/Dalf. « Tiens ! me suis-je dit, les profs FLE ne sont plus les seuls à corriger les diplômes du CIEP ». (Ma fille est en 3ème au lycée français de Barcelone).

Elle revient hier en m’annonçant que son prof se prépare simplement pour l’année prochaine : en effet, les élèves du lycée seront invités, à partir de septembre prochain, à passer les épreuves du Delf. « Quoi !?? », ai-je aussitôt crié malgré moi. En la matière, plus rien ne devrait m’étonner mais ça m’étonne tout de même encore. Comment peut-on proposer à des élèves qui suivent les programmes de l’Education nationale de passer le Delf ?? Mais suis-je bête : plus de 2000 élèves au lycée de Barcelone, on aurait tord de s’en priver ! 76€ le A1, 96€ le A2, 120€ le B1, 140€ le B2… les affaires vont très bien marcher !

Je suggère même de ne pas commettre l’erreur un peu bête consistant à proposer aux élèves de passer directement les diplômes les plus élevés en fin de cursus : le B2 en fin de troisième par exemple, mais au contraire de les inciter à s’inscrire à chaque module les uns après les autres au long des ans de façon à s’assurer d’un maximum de rendement. A1 en 5ème, A2 en 4ème, B1 en 3ème, B2 en seconde, C1 en première, C2 en terminale… Hein ? ça laisse songeur !

Et puis, pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? Proposons aux centaines de milliers d’élèves du système scolaire français de réussir eux aussi aux diplômes du CIEP ! Il y a là un filon autrement plus rentable ! Pourvu que leur nationalité française ne représente bientôt plus un obstacle à leur inscription !…

« Le marché des langues », disent certains.

On marche vraiment sur la tête.

NOTA BENE : Suite à la publication de cet article, la Direction du lycée français de Barcelone a souhaité me rencontrer pour m’apporter quelques éclaircissements, que j’ai précisé dans mon article du 8 février 2015.

La constitution du groupe-classe pour les cours en entreprises

14 octobre 2011

Début d’année oblige, j’organise de nouveaux cours en entreprises pour VOILÀ. Ce n’est pas une mince affaire !

Tout se déroule pourtant selon une mécanique bien huilée : tests de niveau, définition des objectifs d’apprentissage, constitution des groupes et proposition d’un planning de travail. En principe, cela ne devrait donc pas poser trop de problèmes : parfois fastidieuse, cette tâche n’en est pas moins assez simple. Une première difficulté s’impose néanmoins : celle de l’hétérogénéité des niveaux des apprenants. Aucun étudiant ne présente un profil qui corresponde à un niveau du CECR : des déséquilibres entre les compétences apparaissent toujours. Les tests et l’entretien individuel permettent précisément de réunir dans un groupe des étudiants aux niveaux certes différents (le moins possible !) mais pouvant étudier ensemble de manière profitable.

Mais c’est sans compter avec le DRH ! Principal interlocuteur, le DRH demande et organise la formation. Il voit toujours d’un bon œil le temps que nous consacrons à ces tâches d’évaluation, gage, selon lui, et il n’a pas tord, de sérieux et de compétence. Et pourtant ! Il a souvent déjà constitué lui-même ses propres groupes ! Naturellement, la composition de ces groupes ne repose sur aucun critère pédagogique pertinent. Sur quoi repose-t-elle ? En général sur le niveau hiérarchique des futurs étudiants au sein de l’entreprise : souvent le DRH ne peut envisager de mélanger dans un même groupe employés, responsables de service et directeurs de département (ce qui me semble une erreur, grave qui plus est, pour la bonne marche de l’entreprise elle-même ; mais c’est une autre histoire).

Il est difficile de convaincre le DRH de son erreur. Pour justifier son choix et obtenir gain de cause, il évoque une multitude de raisons (à l’exception, bien sûr, du motif hiérarchique) : explications psychologiques, contrainte horaire, amitié/inimitié, objectifs similaires, etc. qui sont supposés convaincre le coordinateur pédagogique que je suis. Pourtant, les contraintes économiques et l’obligation de satisfaire un client obligent parfois à entériner le choix du DRH en faisant mine de se rendre à ses raisons. Inutile de dire que c’est frustrant. Nous voilà donc, quelque temps plus tard, à bricoler durant la classe pour essayer de contenter chaque étudiant.

Quand employé(s) et responsable(s) de service partagent la classe, d’autres difficultés voient le jour. Le supérieur hiérarchique a souvent tendance à vouloir contrôler le déroulement de l’apprentissage, prend la parole plus facilement (et même n’hésite pas à la couper de manière répétée). Il est d’ailleurs souvent persuadé d’être meilleur que l’autre dans l’apprentissage du français, et, pire encore, le subordonné lui aussi en semble convaincu. Le rôle –subtil- du professeur est alors de faire comprendre aux uns et aux autres que la classe de français fonctionne somme toute comme une île : chacun y est présent en tant que personne et non plus en fonction de son statut dans l’entreprise. Ce n’est pas toujours facile…

L’évaluation à coups de « C’est pas si mal ! »

2 juin 2011

On ne demande même pas aux gens de dire « J’ai aimé » on leur demande de dire « J’ai été plutôt satisfait ». Moi, je suis plutôt satisfait du whisky J&B, mais je sais qu’il est très inférieur à tel whisky qui a un goût de tourbe sublime. Mais je serai jugé sur mon « plutôt satisfait », qui ne représente aucun amour spécial. À la longue, évidemment, le manque d’amour, ça a l’air ronflant, comme ça, mais ça se paie. L’échelle disparaît et il n’y a personne qui dit : « C’est moi, je l’aimais, je la faisais ! »

Serge Daney, Itinéraire d’un ciné-fils

 

Signe des temps et du peu d’ambition des professeurs pour leurs apprenants, je ne calcule plus le nombre de fois où j’ai entendu dire l’un d’entre eux, au moment d’évaluer : « C’est pas mal ! » ou mieux encore : « C’est pas si mal ! ».

La pression évaluative a été énorme durant longtemps ; cette évaluation se concentrait alors essentiellement sur les lacunes et les erreurs. Cela entrainait de fait un blocage chez l’apprenant, qui évitait toute démarche active afin de ne pas commettre d’erreurs immédiatement sanctionnées. Une véritable pédagogie de l’erreur a donc vu le jour, selon laquelle l’erreur non seulement ne peut être évitée mais est nécessaire à l’apprentissage. De là un changement d’attitude qui consiste à se concentrer plutôt sur les productions correctes. Dans les évaluations sommatives, on est donc logiquement passés d’un système où on enlevait des points à une note parfaite (le 20 sur 20) à un système où on donne des points (voir par exemple les grilles d’évaluation du Delf/Dalf actuel). Bien. Jusqu’ici rien à dire.

Là où ça commence à ne plus aller, à mes yeux, c’est quand on veut complètement oublier lacunes et erreurs au nom d’un positivisme qui personnellement me désole. Je me souviens d’un prof d’université, en France, qui commentait l’orthographe d’une copie dans laquelle l’étudiant avait écrit « Ils habites » : « Au moins il a mis le pluriel ! ». J’ai dû rester sans voix. Durant un séminaire, une formatrice qui cherchait à tout prix à nous convaincre de jeter en permanence un regard positif sur les productions des apprenants, prit l’exemple d’un élève qui bégayait. Que fallait-il lui dire ? Dans l’assistance, un prof facétieux lança : « Tu bégaies bien ! ».

Lors des réunions d’harmonisation de correction, s’affrontent généralement deux groupes de professeurs : ceux qui ne « pardonnent » rien et en sont donc encore à tout sanctionner, et ceux qui passent leur temps à dire : « Mais c’est pas si mal ! ». Or entre ces deux positions extrêmes, il y a, comme toujours, une position médiane qui consiste à ne rien laisser passer quant aux éléments qui doivent être, selon la programmation, connus et/ou maîtrisés, à être clément sur les points en cours d’apprentissage et à ignorer les lacunes correspondant à des objectifs d’apprentissage encore non abordés.

« C’est pas mal ! » est de toute manière toujours global : « C’est pas si mal ! », d’accord, mais qu’est-ce qui est correct ? Qu’est-ce qui ne l’est pas ? De plus, « C’est pas mal ! » donne à entendre que l’objectif d’apprentissage est l’approximation ou du moins qu’on s’en contente. « A voir ce dont l’esprit se contente, on mesure l’étendue de sa perte » disait Hegel. Comme professeur, je ne vise jamais pour moi ou pour les étudiants au : « C’est pas si mal ! » mais plutôt au : « C’est bien ! ». C’est se tromper que de penser qu’à force de répéter « C’est pas mal ! » on atteindra le « C’est bien ! ». L’opposé de « C’est bien ! » n’est pas, comme on le croit trop souvent, « C’est mal ! » ou « C’est mauvais ! » ; ce sont les deux côtés d’une même pièce, justement parce qu’on sait depuis des décennies que l’erreur conduit à l’apprentissage, et que donc le « C’est mal ! » conduit au « C’est bien ! ». Non, le contraire de « C’est bien ! », c’est précisément l’insupportable et inutile : « C’est pas si mal ! »

Le leurre de l’harmonisation des niveaux de certification grâce au CECRL

2 février 2011

Je me rappelle avoir assisté, voici quelques années déjà, à une présentation du CECRL : une nouvelle ère s’annonçait. Terminé les disparités dans les certifications ! Fini les diplômes de langues délivrés selon des critères nationaux ! À la trappe les delf/dalf, les first certificate et autres DELE ! nous abordions le rivage de l’harmonisation européenne ! Désormais, on nous l’assurait, nous saurions de quoi serait capable le titulaire d’un diplôme B2 en tchèque ou en portugais car tous les pays allaient appliquer la même échelle pour l’évaluation de la maîtrise d’une langue.

En 2008, alors étudiant en italien à l’Istituto Italiano di Cultura de Barcelone, je décide de partir pour un séjour linguistique à Perugia –siège d’une des plus célèbres universités spécialisées en italiano per stranieri. Mon troisième niveau en poche (c’est à dire, pour l’Istituto, l’équivalent du niveau B1), je me présente donc à l’Université de Perugia un matin de juillet. On me fait passer un test, me voilà immédiatement inscrit au cours de C2. C2 ? Ah mais ! il doit y avoir une erreur ! J’explique à l’examinatrice, dans mon italien approximatif, que ce n’est pas possible : je viens de terminer un cours de B1 à Barcelone ! Je parle couramment 2 langues latines (le français et l’espagnol), en comprends une troisième (le catalan), ai quelques réminiscences d’un lointain apprentissage de portugais ; je ne doute pas un seul instant de mes immenses talents pour apprendre les langues étrangères, suis même flatté de cette généreuse évaluation, mais, chère madame, ce n’est tout simplement pas possible ! je suis loin, bien loin, j’en suis désolé, de « m’exprimer spontanément et couramment » (C1)  en italien !

Après avoir bataillé durant quelques minutes et fait valoir que je suis, par ma profession, un spécialiste moi aussi de la question, et donc que je ne parle pas en l’air, mon évaluatrice italienne consent à modérer ses prétentions et m’inscrit dans le cours de… C1 !! Ma fiche d’inscription en main, je ressors de l’université un peu soupçonneux. Et pourtant, dès le lendemain, premier jour de classe, je constaterai que ce cours correspond grosso modo à mon niveau général d’italien, pour la bonne et simple raison que ses objectifs d’apprentissage tiennent plus du niveau B2. On me proposera cependant, en fin de séjour, de passer l’examen officiel d’italien de C1…

Que penser de tout cela ? Que l’harmonisation européenne pour l’évaluation de la maîtrise d’une langue demeure un objectif encore loin d’être atteint. Même si les Allemands, les Espagnols, les Anglais, tous les autres pays européens ont eux aussi harmonisé leurs évaluations à leur manière. Est-ce si grave ? Evidemment non. Le principal apport du CECR ne tient certainement pas à cette question. Le problème, de taille, à mon avis, est que tout le monde feint de croire que cette harmonisation proposée et définie par le CECRL en 2001 est un fait acquis. Jusqu’à aujourd’hui, jamais aucune référence, dans mes lectures, à la disparité qui perdure en la matière.

Je déteste donner des notes !

10 novembre 2010

S’il y a bien quelque chose que je déteste dans mon métier, c’est de donner des notes. Non pas que je veuille me la jouer « prof sympathique et pris dans les nuages du sacerdoce ». Non, non. C’est simplement que j’ai horreur de me retrouver face à deux feuilles terribles : à droite la copie de l’étudiant et à gauche la grille d’évaluation. Ces fameuses grilles d’évaluation qui sont toujours plus longues, au fil des ans, au motif qu’elles sont toujours plus précises. Bien sûr, c’est exactement le contraire : vagues dans leur excès d’exactitude, il est absolument impossible de les remplir.

Un avantage cependant : elles permettent de justifier des notes au dixième de point près, ce qui fait très professionnel : un 6,70/10, ça en met plein la vue comparé à un 6,50/10 ou même à un 7/10 qui semble carrément suspect (mais a-t-il seulement pris le temps de noter, ce professeur, ou prend-t-il sa tâche par dessus la jambe ?).

Attaquant mes corrections, je me retrouve aussitôt à faire des comptes d’apothicaire, ce dont j’ai parfaitement horreur. Car mes calculs terminés, les sous-sections additionnées entre elles, je découvre invariablement sur ma calculatrice une note qui ne correspond pas du tout à celle que j’attendais. Me voilà donc parti pour corriger le résultat auquel je suis parvenu, rognant un demi-point là, ajoutant trois quarts de point ici, afin d’atteindre la note que je m’étais proposée d’attribuer avant ces fichus calculs.

En regardant mon paquet de copies corrigées, au lieu d’afficher un sourire satisfait devant la tâche accomplie, je commence à douter : les premières copies ont-elles été notées de la même façon que les suivantes ? Allons, vite ! Examinons tout ça minutieusement, quelques ajustements seront sans doute nécessaires ! Et après ? me direz-vous, le travail est enfin terminé !? Que nenni ! Je pense maintenant aux copies immédiatement corrigées après celles qui sont excellentes : elles souffrent toujours d’une comparaison qui les handicape. Et voici donc le dernier round de relecture !

Entendons-nous : je déteste noter mais pas du tout évaluer. Je prends d’ailleurs beaucoup de plaisir et de temps à écrire sur chaque copie, à destination de leur auteur, les qualités et les défauts du travail fourni. Voilà mon travail, me dis-je, voilà où je peux continuer à les aider, s’ils lisent soigneusement et comprennent ce que je leur dis. Pour le reste, au lieu de passer des heures à noter et calculer comme un misérable, au lieu de la fameuse note, je me contenterais volontiers d’une liste d’expressions, pour moi amplement suffisante, qui irait du « Très bien ! » pour aller à l’ « Insuffisant » voire au péremptoire « Aucun travail ! », en passant par le « Bien », l’ « Assez bien » et le « Juste ! ».

Mais, bon soldat consciencieux, je fournis invariablement mes notes –en maudissant dans ma barbe les inventeurs des grilles d’évaluation !

La farce du DELF/DALF

14 juin 2010

Époque oblige, voici le temps des certifications !

Depuis septembre 2005, les diplômes de langue française (DELF et DALF), proposés par les Ministères de l’Éducation nationale et de l’Enseignement supérieur et préparés par le Centre International d’Etudes pédagogiques (CIEP), sont harmonisés sur l’échelle à 6 niveaux du Cadre européen commun de référence pour les langues. De quoi s’agit-il ? Le candidat se prépare et s’inscrit au niveau de son choix (A1, A2, B1, B2, C1, et C2) ; il passe alors une épreuve dans chaque compétence : expressions orale et écrite, compréhensions orale et écrite. Chaque épreuve est notée sur 25 et le candidat doit obtenir au minimum 50 sur 100.

Maintenant : que penser de cette certification ? Je connais assez bien le sujet pour avoir corrigé ces examens depuis leur refonte.

Au delà de la pertinence ou de l’intérêt des sujets, qui passionnent toujours les professeurs (« Ah ! Ils ne se sont pas foulés ! Encore l’écologie ! », « La question est mal fichue ! », etc.), mais qui finalement sont secondaires, il peut être utile de discuter de la valeur du diplôme.

Pour commencer, je peux témoigner de l’obsession du CIEP pour faciliter l’obtention de ces certifications. A chaque session, les « éléments de langage », pour reprendre une expression à la mode, sont : « Ne notez pas trop sévèrement ! » De plus, plusieurs outils permettent de diminuer la pression évaluative. D’abord, le correcteur est invité à voir ce que le candidat peut faire en français et non pas ce qu’il ne peut pas faire, ce qui me semble honnête et légitime, mais n’en entraine pas moins une certaine clémence (il est plus facile d’enlever des points plutôt que de n’en pas donner). Suit une grille d’évaluation dont certaines sections sont si vagues qu’il est impossible de donner un minimum de points, à moins d’avoir devant soi un chimpanzé, et encore. Puis vient le nombre excessif de sections à évaluer (une dizaine pour les épreuves d’expression) : un candidat qui se présente aura difficilement moins de 0,5 dans chaque section, c’est à dire qu’il a déjà environ 5 points sans avoir encore rien fait. La notation se fait ensuite sur 25, ce qui est à mon avis la grande trouvaille du CIEP : nous sommes tous habitués à évaluer sur 20 et perdons nos repères quand nous passons sur 25. Enfin les notes des différentes compétences se compensent, à la condition d’obtenir au minimum 5 dans chacune (condition facile à remplir, nous venons de le voir). Un candidat peut donc par exemple obtenir son diplôme en ayant deux 5 et deux 20, ce qui n’est pas du tout un cas d’école. Que signifie, dans ces conditions, être titulaire d’un tel diplôme ?

Mais pourquoi faciliter autant l’obtention des diplômes ? On s’imagine mal le marché que représente celui des certifications en langue. A l’Institut français de Barcelone, où j’ai travaillé pendant 7 ans, 3 trois sessions d’examen sont organisées chaque année et celle de juin, la plus importante, réunit environ 2000 candidats. Quand on multiplie ce nombre par les frais d’inscription, on s’aperçoit qu’il s’agit d’un petit pactole que les différentes entités se disputent d’ailleurs comme des chiffonniers (à Barcelone, par exemple, une partie des recettes est reversée au CIEP et à l’Institut de Madrid). Tout le monde en croque (professeurs compris), et tout le monde a intérêt à ce que les affaires marchent : comment mieux y parvenir qu’en facilitant l’obtention de ces diplômes ? Tous les candidats, ou presque, peuvent repartir avec une belle certification utile pour leur CV.

Mais cette certification soulève une autre question, d’ordre théorique celle-là, et de taille :

Comment, à l’heure où le C.E.C.R. fonde l’apprentissage des langues sur l’approche actionnelle dont on nous rebat les oreilles, comment peut-on justifier l’absence totale de tâche durant ces examens ?? D’autant plus que ce type de certification existe déjà !! Laquelle ? C’est ce que je vous propose de voir la prochaine fois !

Site du CIEP

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