La méthode FLE Tell Me More d’Auralog

23 février 2010 par Philippe Mijon Laisser une réponse »

Il y a peu, une institution respectable (dont je tairai le nom par charité mais disons simplement qu’elle est présente dans pratiquement tous les pays et qu’elle dépend du MAE 😉 ), s’est mise en tête de proposer à ses étudiants la dernière nouveauté : la Formation Ouverte à Distance (FOAD) avec la méthode Tell Me More d’Auralog. Comme il s’agissait de convertir le corps professoral à la nouvelle religion, une réunion de présentation avait été organisée par un commercial d’Auralog. Après quoi, ayant accès à la plateforme durant quelques jours, nous pouvions évaluer librement la méthode.

Que propose Tell Me More ? des exercices à faire, des documents sonores à écouter, des images à regarder, des solutions. Quelle est la différence avec n’importe quel livre de méthode ? Aucune, sauf que d’un click on peut directement aller à la section de son choix. Et du point de vue didactique ? Où sont les éléments tirés de la recherche actuelle ? Comment sont prises en compte les modalités d’acquisition ? Quelle est l’action, ou mieux encore : quel est le projet, aujourd’hui moteur indispensable de tout apprentissage ? Tell Me More ne propose absolument rien: un énorme pas en arrière qui fait fi de toutes les recherches actuelles.

Quant au travail de la phonétique proposé… Le super système de « reconnaissance vocale » de Tell Me More m’a beaucoup fait rire. Penser qu’on puisse améliorer sa prononciation en écoutant simplement la même séquence sonore, encore et encore, et en calquant sa production sur des graphiques absolument incompréhensibles, c’est prendre sa vessie pour une lanterne.

La plateforme Tell Me More prévoit également un tutorat et trouve son complément naturel dans des séances de conversation « à la carte ».

Selon le commercial d’Auralog, la méthode offre l’immense avantage de pouvoir « tutorer » des personnes que « nous ne verrons peut-être jamais » ! C’est d’abord à mes yeux un immense inconvénient : professeur est précisément pour beaucoup d’entre nous un métier de contacts et de rencontres. C’est ensuite passer bien vite sur les qualités d’un bon tutorat. Le tutorat selon Auralog consiste à vérifier qu’Untel a bien fait ses exercices ou répondre à Pablo qui demande «On dit j’ai parti ou je suis parti ?» Or le tutorat passe par des encouragements, des questionnements, des accompagnements partiels ou totaux, une empathie générale difficilement compatibles avec l’absence physique ; c’est possible mais beaucoup plus délicat. Pour les séances de conversation « à la carte », notre commercial nous a vanté sans vergogne les week-ends super intensifs dans les salles de réunion d’un quelconque hôtel Ibis.

Une compilation d’exercices, un « tutorat » anonyme qui tient plutôt du contrôle, des conversations creuses dans un lieu aseptisé : est-ce là la nouvelle conception de la didactique des langues? Comment une mauvaise compilation d’exercices, vaguement habillée au goût du jour, peut-elle passer pour le sommet de la modernité en pédagogie aujourd’hui ? Il faudra donc toujours répéter que le media seul ne fait jamais le progrès en pédagogie (même s’il peut l’accompagner ou le déclencher) ?

Le dernier argument de vente, et non le moindre, était que « tout le monde s’y mettait ». « Il y a un train qui passe et vous devez être conscients qu’il ne faut pas le louper », nous a-t-on textuellement assenés, certain que l’argument de la pseudo modernité en impressionnerait plus d’un (et qu’on pourra ainsi refiler tranquillement sa camelote).

Le plus triste de toute l’affaire n’est pourtant pas là : pourquoi notre direction s’était-elle donc amourachée de Tell Me More au point de vouloir proposer n’importe quoi à nos étudiants ? La réponse est simple : l’appât du gain. Il est évidemment beaucoup plus rentable de vendre des cours de langue en ligne pour lesquels on n’aura pas à payer le salaire d’un prof (en dehors des quelques heures de conversation assurées). Mais bien franchement, il y a eu encore plus triste : je me souviens avec douleur de certains professeurs qui, touchés par la grâce à la fin de la présentation, ne contenaient plus leur enthousiasme devant tant de progrès en didactique des langues.

Voici un lien intéressant: Tell Me More dans la Revue Alsic
L’analyse date de 2003 mais elle n’a pas vieilli.

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