L’évaluation à coups de « C’est pas si mal ! »

2 juin 2011 par Philippe Mijon Laisser une réponse »

On ne demande même pas aux gens de dire « J’ai aimé » on leur demande de dire « J’ai été plutôt satisfait ». Moi, je suis plutôt satisfait du whisky J&B, mais je sais qu’il est très inférieur à tel whisky qui a un goût de tourbe sublime. Mais je serai jugé sur mon « plutôt satisfait », qui ne représente aucun amour spécial. À la longue, évidemment, le manque d’amour, ça a l’air ronflant, comme ça, mais ça se paie. L’échelle disparaît et il n’y a personne qui dit : « C’est moi, je l’aimais, je la faisais ! »

Serge Daney, Itinéraire d’un ciné-fils

 

Signe des temps et du peu d’ambition des professeurs pour leurs apprenants, je ne calcule plus le nombre de fois où j’ai entendu dire l’un d’entre eux, au moment d’évaluer : « C’est pas mal ! » ou mieux encore : « C’est pas si mal ! ».

La pression évaluative a été énorme durant longtemps ; cette évaluation se concentrait alors essentiellement sur les lacunes et les erreurs. Cela entrainait de fait un blocage chez l’apprenant, qui évitait toute démarche active afin de ne pas commettre d’erreurs immédiatement sanctionnées. Une véritable pédagogie de l’erreur a donc vu le jour, selon laquelle l’erreur non seulement ne peut être évitée mais est nécessaire à l’apprentissage. De là un changement d’attitude qui consiste à se concentrer plutôt sur les productions correctes. Dans les évaluations sommatives, on est donc logiquement passés d’un système où on enlevait des points à une note parfaite (le 20 sur 20) à un système où on donne des points (voir par exemple les grilles d’évaluation du Delf/Dalf actuel). Bien. Jusqu’ici rien à dire.

Là où ça commence à ne plus aller, à mes yeux, c’est quand on veut complètement oublier lacunes et erreurs au nom d’un positivisme qui personnellement me désole. Je me souviens d’un prof d’université, en France, qui commentait l’orthographe d’une copie dans laquelle l’étudiant avait écrit « Ils habites » : « Au moins il a mis le pluriel ! ». J’ai dû rester sans voix. Durant un séminaire, une formatrice qui cherchait à tout prix à nous convaincre de jeter en permanence un regard positif sur les productions des apprenants, prit l’exemple d’un élève qui bégayait. Que fallait-il lui dire ? Dans l’assistance, un prof facétieux lança : « Tu bégaies bien ! ».

Lors des réunions d’harmonisation de correction, s’affrontent généralement deux groupes de professeurs : ceux qui ne « pardonnent » rien et en sont donc encore à tout sanctionner, et ceux qui passent leur temps à dire : « Mais c’est pas si mal ! ». Or entre ces deux positions extrêmes, il y a, comme toujours, une position médiane qui consiste à ne rien laisser passer quant aux éléments qui doivent être, selon la programmation, connus et/ou maîtrisés, à être clément sur les points en cours d’apprentissage et à ignorer les lacunes correspondant à des objectifs d’apprentissage encore non abordés.

« C’est pas mal ! » est de toute manière toujours global : « C’est pas si mal ! », d’accord, mais qu’est-ce qui est correct ? Qu’est-ce qui ne l’est pas ? De plus, « C’est pas mal ! » donne à entendre que l’objectif d’apprentissage est l’approximation ou du moins qu’on s’en contente. « A voir ce dont l’esprit se contente, on mesure l’étendue de sa perte » disait Hegel. Comme professeur, je ne vise jamais pour moi ou pour les étudiants au : « C’est pas si mal ! » mais plutôt au : « C’est bien ! ». C’est se tromper que de penser qu’à force de répéter « C’est pas mal ! » on atteindra le « C’est bien ! ». L’opposé de « C’est bien ! » n’est pas, comme on le croit trop souvent, « C’est mal ! » ou « C’est mauvais ! » ; ce sont les deux côtés d’une même pièce, justement parce qu’on sait depuis des décennies que l’erreur conduit à l’apprentissage, et que donc le « C’est mal ! » conduit au « C’est bien ! ». Non, le contraire de « C’est bien ! », c’est précisément l’insupportable et inutile : « C’est pas si mal ! »

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